« Saint-Rémy a fait Nostradamus.
Et un autre, qu’on a oublié. »
Au XVIe siècle, Saint-Rémy est une petite ville de Provence — pas encore le « grand pays » qu’elle deviendra. Et pourtant, dans ses rues étroites, deux hommes vont laisser une empreinte qui traverse les siècles.
L’un est connu du monde entier. L’autre, presque personne ne s’en souvient. Tous deux ont marché sur les mêmes pavés, regardé les mêmes Alpilles, respiré les mêmes parfums du marché.
Voici leur histoire — racontée comme je l’ai apprise.
🔮 Michel de Nostredame (1503-1566)

Michel de Nostredame (1503-1566)]
L’enfant de la rue Hoche
Le 14 décembre 1503, dans une maison du 6 rue Hoche (qui s’appelait alors différemment), naît un garçon qu’on baptise Michel. Son père, Jaume de Nostredame, est notaire et négociant en grains — un homme respecté à Saint-Rémy. Son grand-père Pierre de Nostredame s’était converti du judaïsme au catholicisme vers 1455, comme tant d’autres à cette époque où il valait mieux ne pas se distinguer.
L’enfant grandit dans une famille cultivée, en pleine Renaissance. On parle hébreu, latin, français, provençal. On lit. On discute. À cinq ans, Michel sait déjà déchiffrer l’astrologie médiévale que lui enseigne son grand-père maternel, le médecin Jean de Saint-Rémy.
Apothicaire avant d’être prophète
Avant d’écrire ses fameuses Centuries qui allaient le rendre célèbre dans toute l’Europe, Michel est d’abord un homme du quotidien. Apothicaire. Herboriste. Médecin de campagne.
Imaginez-le, jeune homme, sur la place du marché du mercredi — ce même marché qui s’y tient depuis l’Antiquité. Il choisit les herbes des Alpilles : romarin, thym, lavande, sarriette. Il négocie avec les paysans pour des plantes plus rares. Il achète à des marchands ambulants des épices venues d’Orient. Tout cela rentrera dans ses préparations, ses onguents, ses tisanes contre la peste.
C’est ici, à Saint-Rémy, sur ce marché-là, que se forme l’œil de l’apothicaire qui deviendra plus tard celui du prophète.
Le départ vers Montpellier
À 18 ans, Michel quitte Saint-Rémy pour Avignon, puis Montpellier, où il s’inscrit à la faculté de médecine — l’une des plus prestigieuses d’Europe. Il y sera tantôt brillant, tantôt en conflit avec ses maîtres. Il latinise son nom : Michel de Nostredame devient Nostradamus.
Il ne reviendra plus vivre à Saint-Rémy. Sa vie de médecin, puis d’astrologue, puis de prophète, va le conduire à Agen, Salon-de-Provence (où il s’installera définitivement), à la cour de Catherine de Médicis. Mais c’est ici, dans ces rues, qu’il a appris à observer le ciel, les plantes, les humeurs des hommes.
Sur ses traces à Saint-Rémy aujourd’hui
Quand vous viendrez à Saint-Rémy, prenez la rue Hoche. Au numéro 6, levez les yeux : une plaque commémorative discrète rappelle qu’ici est né l’enfant qui allait faire frissonner les rois d’Europe.
Quelques rues plus loin, sur une placette ombragée, la fontaine Nostradamus murmure dans la pierre. Posez-vous-y un moment. Buvez un peu d’eau. Pensez qu’il a peut-être joué là, enfant, en regardant les paysans descendre des Alpilles avec leurs ânes.
C’est tout ce qui reste — et c’est beaucoup.
📜 Antonius Arena, l’humaniste oublié
Voici un homme dont personne ne parle plus — et c’est bien dommage. Car Antonius Arena est un personnage extraordinaire : juge sérieux le matin, poète burlesque le soir, soldat quand il le fallait. Un humaniste comme la Renaissance en a tant fait, mais à Saint-Rémy.
Juge, soldat, poète
Antonius Arena (vers 1500-1544) est juriste de formation. Il devient juge ordinaire à Saint-Rémy au XVIe siècle — c’est-à-dire qu’il rend la justice dans les affaires courantes : conflits de voisinage, ventes mal payées, héritages disputés. Une fonction respectable, sérieuse, prévisible.
Sauf que ce juge a deux autres vies. Le soir, il écrit. Et ce qu’il écrit n’est pas du tout sérieux. Il manie le latin macaronique — un latin déformé, mêlé d’occitan, de mots inventés, de jeux de mots — avec une virtuosité débridée. Sa langue ressemble à celle de Rabelais, son contemporain : truculente, savoureuse, populaire.
La Meygra Entrepriza
Été 1536. L’empereur Charles Quint envahit la Provence avec 50 000 hommes. C’est une catastrophe annoncée. François Ier ordonne la « tactique de la terre brûlée » : on brûle les récoltes, on empoisonne les puits, on évacue les villages. Les soldats impériaux, affamés, malades, démoralisés, finissent par battre en retraite avant même d’atteindre Marseille.
Antonius Arena est là, à Saint-Rémy. Il observe. Il note. Et quelques années plus tard, il écrit la « Meygra Entrepriza » — la maigre entreprise, le récit burlesque de cette débâcle militaire. En latin macaronique mêlé d’occitan, il raconte les soldats qui mangent les raisins verts et attrapent la dysenterie, les chevaux qui s’effondrent, les nobles qui fuient en perdant leurs bottes. C’est un Cervantès avant la lettre. Un Rabelais provençal.
— Filipix Mikelotix (le Gaulois) : Un Gaulois dans l’âme, celui-là — même s’il écrivait en latin.
— Filipos Mikelotos (le Grec) : Il écrivait en latin macaronique mêlé d’occitan. Ce n’est pas tout à fait du latin, cher cousin.
— Filipus Mikelotus (le Romain) : C’est du latin… arrangé. Comme vos histoires gauloises.
— Filipix Mikelotix : C’est de la poésie. La nuance vous échappe, cher Romain.
Théoricien de la danse
Et par-dessus le marché, Arena est aussi théoricien de la danse ! Il publie en latin un traité — toujours dans ce latin macaronique qu’il aime tant — qui décrit les danses à la mode : la basse danse, la pavane, la gaillarde. Comment poser les pieds. Comment incliner la tête. Comment regarder sa cavalière sans paraître ridicule.
Juge le matin. Poète le soir. Soldat quand l’empereur arrive. Maître à danser à ses heures perdues. Voilà un homme de la Renaissance dans toute sa splendeur.
Le voisin oublié
Arena était votre voisin à travers les siècles, Philippe. Juge le matin, poète burlesque le soir, soldat quand il le fallait. Il regardait les mêmes Alpilles que vous regardez chaque soir depuis le Val d’Enfer. Il a écouté les mêmes cigales, senti la même lavande, vu tomber la même lumière.
Et personne ou presque ne le sait plus.
C’est pour cela que j’en parle ici. Parce que Saint-Rémy n’est pas qu’une carte postale touristique. C’est une terre de juristes poètes, d’apothicaires prophètes, de mémoires qu’on perd et qu’on retrouve parfois — dans un coin de rue, sur une plaque, au détour d’une fontaine.
« Deux hommes du XVIe siècle.
Une même ville.
Une même lumière.
Et la mienne qui se pose au même endroit chaque soir. »
Philippe Michelot
Mas des Figues, Saint-Rémy-de-Provence