« Alpilles je vous aime »
Saint-Rémy-de-Provence
— Glanum, une histoire d’O —
5 000 ans d’histoire et même plus, racontés par :
Filipus Mikelotus (le Romain)
Filipix Mikelotix (le Gaulois)
Filipos Mikelotos (le Grec)

Le soleil se levait doucement sur les Alpilles. Les pierres blanches des Alpilles prenaient déjà cette couleur de miel que même les Romains n’ont jamais réussi à copier.
Assis au bord de la source sacrée de Glanum, trois silhouettes regardaient l’eau couler. Le premier portait une toge un peu poussiéreuse et parlait avec de grands gestes. Le second avait des moustaches gauloises, des sandales douteuses et une gourde remplie de vin coupé à l’eau. Le troisième, drapé dans un himation immaculé, observait les deux autres avec ce sourire poli que les Grecs réservent aux barbares — c’est-à-dire à tout le monde.
— Filipus Mikelotus (Romain) : Par Jupiter… cette source coule depuis avant César.
— Filipix Mikelotix (Gaulois) : Et avant toi aussi, mon cousin. Ici, ça fait déjà 5 000 ans que les hommes viennent boire, commercer, prier… et parfois raconter des histoires un peu arrangées.
— Filipos Mikelotos (Grec) : Permettez — c’est nous, les Phocéens, qui avons apporté ici l’architecture, l’écriture alphabétique et le sens de la mesure. Vous deux, vous aviez la source. C’est bien. Mais sans nous, vous viviez dans des cabanes.
— Filipix Mikelotix (Gaulois) : Des cabanes chauffées, avec du bon vin. Ce qui n’est pas rien.
— Filipus Mikelotus (Romain) : Et nous, on a construit les aqueducs. L’eau, on l’a domestiquée.
— Filipos Mikelotos (Grec) : Vous l’avez pompée. Il y a une nuance.
💧 VIIe s. av. J.-C. — IIIe s. apr. J.-C. — Une histoire d’eau
Tout commence par une source. Pas n’importe laquelle — une source guérisseuse, sacrée, qui coule encore aujourd’hui. Depuis 2 700 ans, elle n’a jamais tari.
8 000 ans avant notre ère — les premiers hommes
Les plus anciennes traces d’occupation humaine dans les Alpilles remontent à environ 8 000 ans avant notre ère. Des groupes nomades vivaient dans des grottes et abris sous roche — les Caisses de Jean-Jean, la Baume de Montauban. Chasseurs-cueilleurs, ils suivaient le gibier, exploitaient les ressources naturelles, laissaient derrière eux des outils en silex, des ossements, des foyers et parfois des gravures.
Le Néolithique — l’eau fixe les hommes
Le Néolithique transforme profondément la vie humaine : les groupes deviennent sédentaires, l’agriculture et l’élevage apparaissent. Les Alpilles offrent un cadre idéal — terres fertiles, sources, pierres de construction. On y cultive le blé et l’orge, on élève moutons et chèvres. Les échanges s’intensifient autour de l’obsidienne, du sel et des parures.
L’âge du Bronze et du Fer — les Celto-Ligures
Entre -1 800 et -600, les Celto-Ligures construisent des oppida — villages perchés et fortifiés comme ceux des Baux-de-Provence et de Glanum. Ils maîtrisent la métallurgie du bronze puis du fer, commercent avec les Grecs, les Étrusques, et bientôt les Romains.
⚱️ VIIe s. av. J.-C. — Les Salyens, les fondateurs de Glanum
Ce sont eux. Les fondateurs. Les Salyens — peuple celto-ligure installé entre Durance et Méditerranée — choisissent vers 700 avant notre ère un site stratégique : l’entrée de l’unique vallon qui traverse la chaîne des Alpilles, reliant la plaine de la Crau au sud à celle de la Durance au nord.
La source comme fondement
À cet endroit précis, une source jaillit au pied de la falaise. Les Salyens la consacrent au dieu Glan et à ses compagnes bienfaisantes — les Mères glaniques. Un sanctuaire s’installe, puis un village. Le lieu prend le nom de Glanum.
Les Salyens sont des commerçants du sel, installés sur une des deux seules voies permettant de traverser les Alpilles. Leur territoire s’étend entre le Rhône à l’ouest, la Durance au nord et les Alpilles au sud — contrôlant les flux de marchandises sur ces grands axes.
— Filipix Mikelotix (Gaulois) : Nous, les Gaulois, on commerçait déjà le sel, l’huile et le vin pendant que vous les Romains appreniez encore à faire des routes droites !
— Filipus Mikelotus (Romain) : Certes. Mais au moins, nos aqueducs tenaient debout…
— Filipos Mikelotos (Grec) : Et nos temples étaient droits. Ce qui n’est pas rien non plus.
Les Grecs arrivent — et ça se passe bien
Au IIIe siècle avant J.-C., les Phocéens de Marseille s’avancent à l’intérieur des terres. Leur arrivée ne pose pas de problème aux Salyens. Au contraire — Glanum s’hellénise rapidement. L’architecture se raffine, les inscriptions gallo-grecques apparaissent sur la pierre, les monnaies imitent les modèles massaliotes.
— Filipos Mikelotos (Grec) : C’est nous qui avons apporté l’ordre dans vos constructions. La palestre, les thermes, le forum — vous avez emprunté tout ça à la civilisation grecque.
— Filipix Mikelotix (Gaulois) : Oui, mais vous avez aussi apporté les taxes sur le commerce.
— Filipos Mikelotos (Grec) : Le prix de la civilisation, mon ami.
En remontant la rue centrale du site, on voit encore ce mélange unique : une villa et son atrium, une palestre pour le sport, des thermes et une piscine chauffée, le sanctuaire d’Hercule, des autels votifs, des maisons indigènes gauloises. Trois civilisations superposées sur la même source.
Puis Rome arrive — et ça se passe mal
Les Romains arrivent avec des intentions différentes. Entre 125 et 122 avant J.-C., ils mènent contre les Salyens et les Voconces une guerre de conquête totale. Glanum est détruite une première fois. Puis reconstruite. Puis les Salyens se révoltent encore en 90 av. J.-C. — et Glanum est détruite une deuxième fois.
Fin de l’histoire pour le peuple salyen en tant que force politique. Mais l’eau, elle, continue de couler.
🏛️ Ier s. av. J.-C. — IVe s. apr. J.-C. — Les Glaniens, un peuple à part entière
Et c’est là que l’histoire devient fascinante. Après la défaite des Salyens, Glanum ne disparaît pas. Elle devient quelque chose d’autre — une entité autonome, avec son propre nom, ses propres monnaies, son propre statut juridique. Ses habitants s’appellent désormais les Glanienses — les Glaniques.
Leurs propres monnaies — ΓΛΑΝΙΚΩΝ
Les Glaniens frappent leurs propres pièces, marquées ΓΛΑΝΙΚΩΝ — « des Glaniques ». C’est une signature politique. Une affirmation d’identité. Glanum obtient le statut d’oppidum latinum — une communauté autonome de droit latin. Une inscription de Narbonne atteste le nom officiel complet : Colonia Iulia Augusta Glanum — le nom de César et d’Auguste gravé dans la pierre.
— Filipos Mikelotos (Grec) : Les monnaies, c’est nous les Grecs qui vous avons appris à les frapper.
— Filipus Mikelotus (Romain) : Et c’est nous les Romains qui leur avons donné le droit de le faire légalement.
— Filipix Mikelotix (Gaulois) : Et c’est nous les Gaulois qui avons eu l’idée de mettre notre nom dessus. ΓΛΑΝΙΚΩΝ. Ça claque, non ?
Leurs propres soldats — MILITES GLANICORVM
On a retrouvé une inscription à Saint-Rémy mentionnant les Milites Glanicorum — les soldats glaniques. Une unité militaire propre à la cité. Les Glaniens avaient leur propre armée.
Leurs propres délégués — jusqu’à Lyon
Dans l’amphithéâtre des Trois Gaules à Lyon, on a retrouvé un bloc de gradin portant l’inscription GLANICI. Des places réservées aux délégués des Glaniques, venus siéger au sanctuaire fédéral des Gaules. Des gens de Glanum, autour de 200 après J.-C., siégeaient à Lyon parmi les représentants de toute la Gaule.
Les Salyens ont fondé Glanum. Les Glaniens l’ont rendue autonome, prospère, romaine — et fière d’elle-même. Deux peuples distincts. Une même source.
Les aqueducs — l’eau maîtrisée par Rome
Les Romains construisent deux aqueducs pour alimenter la colonie d’Arles : un aqueduc sud depuis Maussane et le Paradou, et un aqueduc nord depuis le piémont des Alpilles. Ensemble, ils parcourent 38 kilomètres. L’eau franchissait même le Rhône dans des tuyaux en plomb.
— Filipus Mikelotus (Romain) : Par Jupiter — 38 kilomètres de canalisations. Voilà ce que c’est que la civilisation.
— Filipos Mikelotos (Grec) : Les Égyptiens faisaient mieux, et 2 000 ans avant vous.
— Filipix Mikelotix (Gaulois) : Et nous, on avait la source. Gratuite. Sans tuyaux.
La légende d’Agrippa
La source sacrée de Glan ? Les Romains ne la détruisent pas — ils la récupèrent. La légende veut qu’Agrippa, général sous Auguste, blessé à la jambe lors d’une campagne, soit venu se baigner dans cette source. Et le miracle eut lieu. Des milliers de malades et de pèlerins vinrent demander guérison. Le mythe romain avait pris la suite du mythe gaulois.
La destruction — vers 260 — et l’oubli
Vers 260-270, les Alamans déferlent et détruisent la ville. Les habitants prennent ce qui reste — les pierres de leurs temples, de leurs thermes — et remontent vers la plaine. Glanum disparaît sous six mètres de terre. Des oliviers poussent dessus. L’Histoire l’oublie pendant seize siècles.
C’est un violent orage, au début du XXe siècle, qui laisse apparaître l’arase d’une tour — l’ancienne salle du conseil municipal. Pierre de Brun puis Henri Rolland entreprennent les fouilles. Des milliers de pièces exceptionnelles sont mises au jour et déposées à l’Hôtel de Sade.
Aujourd’hui, 70 000 visiteurs arpentent chaque année le site. Et les lézards ocelés profitent de la chaleur des pierres romaines — un privilège dont n’ont pas bénéficié nos ancêtres les Gaulois… La source sacrée coule encore.
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« Tout commence toujours par une source. »
Philippe Michelot