« Il a peint 53 semaines de génie ici.
Et tous ceux qui sont venus après
n’ont jamais voulu repartir. »
Le 8 mai 1889, un homme arrive d’Arles, épuisé, blessé. Il s’appelle Vincent van Gogh. Il vient de se couper une partie de l’oreille lors d’une violente crise. Il a 36 ans. Il se fait volontairement interner à l’hôpital Saint-Paul-de-Mausole, à Saint-Rémy-de-Provence.
Il y restera 53 semaines. Un an et un jour. Jusqu’au 16 mai 1890.
Et durant ces 53 semaines, il va peindre près de 150 tableaux. Parmi les plus bouleversants de l’histoire de la peinture.
🎨 Vincent à Saint-Paul-de-Mausole

Saint-Paul-de-Mausole n’est pas un hôpital comme les autres. C’est un ancien monastère du XIe siècle, transformé en asile psychiatrique au XIXe siècle. Niché au pied des Alpilles, à deux pas des ruines romaines de Glanum, entouré de champs d’oliviers, de lavande, de blé.
Vincent y dispose de deux pièces : une chambre à coucher et un atelier. Il peut sortir, peindre dans le parc, se promener dans la campagne sous la surveillance discrète d’un infirmier. Le docteur Peyron, qui le suit, lui laisse une grande liberté — il a compris que la peinture est son seul remède.
Pendant un an, Vincent va peindre tout ce qu’il voit. Les oliviers. Les cyprès. Les blés. Les iris du jardin. La chambre. Le cloître. Le ciel — surtout le ciel.
🌻 Les œuvres peintes à Saint-Rémy
Certaines des plus célèbres peintures de Van Gogh ont été créées ici, à Saint-Rémy. Pas à Arles, pas à Auvers-sur-Oise. Ici.
Quelques chefs-d’œuvre peints à Saint-Paul-de-Mausole :
- 🌌 La Nuit étoilée (juin 1889) — le ciel tourbillonnant au-dessus du village, l’œuvre la plus reproduite au monde
- 🌸 Les Iris (mai 1889) — peints dans le jardin de l’asile, vendus 53 millions de dollars en 1987
- 🌳 Les Oliviers (juin-novembre 1889) — toute une série, hommage aux arbres millénaires des Alpilles
- 🌾 Champ de blé aux corbeaux — tension, présage, beauté tragique
- 🛏️ La Chambre à Saint-Rémy — reproduction de la chambre de l’asile
- 🌿 Le Jardin de l’asile — plusieurs versions de ce lieu qui le retient
Toutes ces toiles ont été peintes ici. Quand vous regardez aujourd’hui les oliviers depuis ma terrasse au Mas, vous voyez exactement ce qu’il voyait. La même lumière. La même tordue dans les troncs. La même danse des feuilles d’argent.
🚶 Sur ses pas aujourd’hui
Saint-Paul-de-Mausole est visitable. C’est aujourd’hui à la fois un musée Van Gogh et un établissement de soins psychiatriques toujours en activité — ce qui rend la visite émouvante. La chambre de Vincent a été reconstituée. Le cloître du XIe siècle, magnifique, a peu changé depuis son temps.
Tout autour, un sentier Van Gogh a été aménagé. Vous pouvez marcher sur ses pas, des reproductions de ses œuvres placées aux endroits exacts où il a peint. C’est saisissant. Vous regardez la copie, puis vous levez les yeux, et c’est le même paysage. Le même cyprès. Le même mas. Le même mur en pierres sèches.
Les Alpilles n’ont pas changé. La lumière non plus. Seul Vincent a changé : il est devenu immortel.
🎭 Tartarin, Daudet et les autres
Vincent n’a pas été le seul artiste à se laisser prendre par Saint-Rémy. Avant lui, après lui, beaucoup sont venus, beaucoup sont restés.
Alphonse Daudet écrivait dans son moulin, à Fontvieille, juste à côté. Et son personnage le plus célèbre, Tartarin de Tarascon, vient chasser dans les Alpilles, monte aux Baux, traverse Saint-Rémy. Pour Daudet, ce territoire était « la terre où le ciel descend pour embrasser la terre ».
Plus tard, Jean Cocteau, Marais, Picasso, Chagall, des photographes, des cinéastes — tous sont passés par Saint-Rémy. Pas pour le tourisme. Pour la lumière.
Il y a quelque chose ici, dans la qualité de l’air et de la lumière, qui attire les yeux exercés. Les peintres le sentent. Les photographes le voient. Les écrivains le devinent. Et Vincent, le premier, l’a fait éclater au monde.
🌅 Pourquoi ici ? Pourquoi cette lumière ?
C’est une question que je me pose souvent, le soir, quand je regarde tomber le jour depuis le Val d’Enfer ou depuis ma terrasse.
Les Alpilles forment une barrière naturelle qui retient la lumière, comme un écrin. L’air est sec, pur, presque transparent. Le mistral, quand il souffle, nettoie le ciel d’un coup. Et au coucher du soleil, la pierre blanche des Alpilles renvoie une lumière dorée qui transforme tout — les oliviers deviennent argent, les cyprès deviennent or sombre, les champs deviennent flamme.
Vincent a vu cela. Il a tenté de le peindre. Il a réussi, à sa manière folle et magnifique. Et depuis, tous ceux qui passent ici essaient à leur tour — avec leurs pinceaux, leurs appareils photo, leurs mots, leurs yeux.
Moi, je n’essaie plus de peindre. Mais je continue à regarder. Chaque soir.
« La lumière de Saint-Rémy
continue de peindre
ceux qui s’arrêtent. »
Philippe Michelot
Mas des Figues, Saint-Rémy-de-Provence