À pied, en trail, à vélo…
Une histoire racontée à ma façon — Philippe Michelot
Quasi tous les soirs, sur mon vélo, je monte aux Baux.
Je ne suis ni historien, ni académicien. Je raconte simplement les Alpilles à ma façon. Entre les pierres, le mistral, les archives perdues, les princes, les poètes et la sorcière des Baux.
Ici, la frontière entre l’Histoire et la légende n’a jamais été très claire. Et c’est peut-être ça, notre belle Provence.
Explorer les Alpilles plus loin
Les Alpilles ne se résument pas à une histoire. C’est aussi un territoire à parcourir, par tous les chemins. Voici quatre invitations
📍 LES TABLES D’ORIENTATION
La Provence à 80 km à la ronde, tracée à la main par Philippe.
🥾 RANDONNÉES & SENTIERS
Les plus beaux chemins des Alpilles au départ du Mas, choisis par Philippe.
🚴 SPORT & PLEIN AIR
Trail, escalade, parapente — les Alpilles pour les sportifs.
🎭CARRIÈRES DES LUMIÈRES & GOUNOD
Quand l’art rencontre la pierre — projections immersives aux Baux et opéra de Gounod composé à Saint-Rémy
🚲 VÉLO & TRIANGLE D’OR
Le Triangle d’Or des Alpilles : Les Baux · Eygalières · Saint-Rémy.
Avant tout — Balthazar et l’étoile à seize rais
Avant Dante. Avant les Romains. Avant même les premiers agriculteurs du néolithique — il y a une légende.
Et cette légende commence à Bethléem.
Le roi mage et l’étoile
Selon la tradition des Seigneurs des Baux, après avoir adoré l’enfant Jésus, le roi mage Balthazar aurait poursuivi son chemin vers l’ouest, guidé par l’étoile de Bethléem. Elle l’aurait conduit jusqu’à ce rocher abrupt des Alpilles — ce lieu escarpé que les Provençaux appellent depuis toujours le baou.
Ses descendants s’installent là. Et pour dire au monde d’où ils viennent, ils choisissent un blason.
Une étoile à seize rais. L’étoile de Bethléem — celle qui guide, celle qui protège, celle qui montre le chemin. Avec la devise : « À l’asard Bautezar » — au hasard Balthazar.
Le symbole qui traverse les siècles
Pendant des siècles, les Seigneurs des Baux portent cette étoile comme signe de puissance et de prestige. Elle dit : nous ne sommes pas de simples seigneurs. Nous descendons d’un roi mage. Nous avons vu l’étoile.
La légende est si vivante que l’étoile à seize branches est encore aujourd’hui le symbole du village. Elle figure sur les enseignes, les pierres, les guides touristiques. Une étoile née à Bethléem, portée jusqu’aux Alpilles, visible encore ce soir quand vous montez aux Baux.
8 000 ans avant ça — les premiers hommes
Mais si la légende commence à Bethléem, l’occupation humaine, elle, remonte bien plus loin. Les archéologues ont retrouvé sur le rocher des Baux une sépulture vieille de 8 000 ans. Des chasseurs-cueilleurs qui dormaient dans les grottes, laissaient derrière eux des outils en silex et des foyers.
Puis les agriculteurs du néolithique, vers 6 000 ans av. J.-C. Puis les Celto-Ligures avec leurs oppida fortifiés et leur commerce avec les Grecs et les Étrusques. Et sous les fondations médiévales du château — des fouilles menées en 2024 ont mis au jour un rempart celte des IIe et Ier siècles avant J.-C., dissimulé là depuis deux mille ans.
Le rocher des Baux cache encore des secrets. Combien ? Les archéologues eux-mêmes ne savent pas.
XIVe siècle — Dante au Val d’Enfer
« Fatti non foste a viver come bruti, ma per seguir virtute e canoscenza. » Vous n’avez pas été faits pour vivre comme des brutes, mais pour suivre la vertu et la connaissance.
Sans Dante, le Val d’Enfer ne serait qu’un chaos de cailloux. Avec lui, c’est une porte vers l’éternité.
L’exilé
Dante Alighieri (1265–1321) est un homme du rebond. Chassé de sa Florence natale, condamné au bûcher s’il y revient, il devient un voyageur de l’esprit. Lors de son passage en Provence — vraisemblablement vers 1308 — il découvre les Alpilles.
Devant les rochers tourmentés des Baux, Dante ne voit pas du calcaire. Il voit une géométrie morale. On dit que ces parois abruptes lui ont inspiré les Malebolge — les cercles de son Enfer où les rochers se referment sur les âmes. Il écrira la Divine Comédie pour transformer sa souffrance d’exilé en victoire universelle.
Traverser le mur pour retrouver la lumière. C’est exactement ma philosophie.
Mon triangle magique
Dante au XIVe siècle apporte la Vision — il transforme le paysage en symbole. La Sorcière des Baux au XVIe siècle apporte le Secret — elle cache l’Histoire dans les grottes de Dante. Cocteau et Marais au XXe siècle apportent l’Image — ils filment l’Enfer de Dante dans les carrières de la Sorcière.
1536 — François Ier, Charles Quint et la Sorcière Taven
Au XVIe siècle, la Provence n’est pas encore la carte postale qu’on connaît. C’est une terre de passage. Une terre qu’on convoite. Et au-dessus de tout — deux hommes qui se détestent.
Deux géants, deux ego
François Ier aime les arts, les châteaux, les poètes, l’Italie. Mais derrière l’élégance, c’est un roi de guerre. Il veut empêcher Charles Quint d’encercler la France.
Charles Quint possède déjà l’Espagne, les Flandres, Naples, une partie de l’Italie, l’Empire germanique. Presque toute l’Europe autour. La Provence devient le verrou.
L’été 1536 — la terre brûlée
En 1536, Charles Quint descend avec son armée. Des milliers de soldats espagnols, italiens, allemands. La peur traverse toute la région.
François Ier prend une décision terrible : « Ne rien laisser. » Les villages se vident. On cache le blé, l’huile, les troupeaux. Les vignerons ouvrent les tonneaux. Le vin coule dans la terre. Plutôt perdu… que bu par l’ennemi.
Les raisins verts
L’armée impériale avance sous le soleil. Les hommes ont faim, ont soif. Ils trouvent des vignes — les grappes sont vertes, pas mûres. Très vite : maladies, dysenteries, fièvres.
« Les Alpilles sont maudites. »
La Sorcière Taven — la vraie histoire
C’est ici qu’il faut nommer la sorcière correctement. Elle s’appelle Taven. C’est Frédéric Mistral lui-même qui la place dans le Val d’Enfer — dans son poème Mireille, c’est elle qui soigne Vincent blessé. Elle vit dans une excavation jouxtant le Trau di Fado — le Trou des fées — l’une des plus spectaculaires grottes des Baux. Sa caverne plonge à six mètres de profondeur. Dans ses parois s’ouvrent deux goulets : l’un mène à la chambre où elle prépare ses philtres. L’autre à la chambre de la Mandragore.
Mais à l’époque des archives d’Aix, Taven est aussi là.
Les archives cachées
À Aix-en-Provence, le Parlement panique. Des documents ne doivent pas tomber entre les mains de Charles Quint. De nuit, des cavaliers quittent Aix avec des coffres. Direction : les Alpilles.
Taven les accueille. Elle connaît les grottes, les sources, les passages invisibles.
« La pierre garde mieux les secrets que les hommes. »
Elle cache les coffres dans les rochers. Les soldats fouillent partout. Ils ne trouvent rien.
Ce soir-là, alors que le mistral soufflait à décorner les boucs, les soldats de Charles Quint, ventres vides et langues pendantes, arrivèrent devant les murs des Baux. Ils avaient marché toute la journée sous un soleil de plomb.
— Par tous les saints du paradis, s’écria un Landsknecht en crachant un grain de raisin vert, cette maudite Provence nous tuera avant que nous l’ayons conquise !
C’est alors qu’ils la virent. Une ombre, là-haut, sur le rocher. Une vieille femme drapée dans une cape plus noire que la nuit. Elle ne bougeait pas. Elle ne parlait pas. Elle les regardait.
— Une sorcière ! hurla un Italien en se signant. — Ou une espionne de François Ier, grogna un Espagnol.
Mais Taven avait déjà disparu. Et avec elle, les derniers espoirs de Charles Quint.
L’armée repart. La Provence tient — libre, indépendante, protégée par la Sorcière des Baux.
1426 — 1945 — Les Baux — grandeur, déclin et renaissance
1426 — La fin d’une lignée
À la mort d’Alix, dernière princesse des Baux, le château est rattaché au comté de Provence. Une période troublée commence — tentatives d’indépendance, rebellions, rattachement au royaume de France.
1632 — Richelieu met bon ordre
Louis XIII envoie Richelieu. Assiégée, la ville tombe. Les remparts sont abattus. Le plateau est progressivement délaissé au profit de la plaine — naissance de la ville basse.
1641 — Le traité de Péronne et les Grimaldi
Louis XIII signe le Traité de Péronne avec Honoré II Grimaldi. La seigneurie de Saint-Rémy-de-Provence est attribuée au Prince de Monaco. Les Grimaldi deviennent seigneurs de Saint-Rémy et Marquis des Baux-de-Provence. Le prince héritier Jacques porte encore aujourd’hui ce titre — la chaîne historique tient.
À la fin du XIXe siècle, la ville ne compte plus que 400 habitants contre 3 000 au XIIIe siècle. Mais les pierres étaient déjà redevenues plus fortes que les hommes. Il faudra attendre la fin de la Seconde Guerre mondiale pour que le village renaisse. Et que ce village devienne les Baux de 2026 que vous découvrez aujourd’hui.
1959 — Jean Cocteau, Jean Marais et l’ombre de Taven
Plus de 400 ans après le passage des troupes de Charles Quint, la pierre des Alpilles n’a rien oublié.
En 1959, Jean Cocteau arrive au Val d’Enfer pour tourner son film testament : Le Testament d’Orphée. Il choisit les carrières des Baux — ces mêmes grottes que Taven connaissait depuis toujours. Les rochers découpés deviennent les murs d’un temple hors du temps.
Jean Marais déambule parmi ces parois blanches. On raconte qu’au détour d’une prise de vue, dans les courants d’air froids du Val d’Enfer, il aurait senti une présence. Une ombre noire — une silhouette qui ne figurait pas au scénario.
Est-ce Taven qui surveillait encore ses coffres d’archives ? Ou l’esprit de la Provence qui s’assurait que ce nouveau Prince des Arts respectait le repos de la montagne ? Marais ne l’a jamais dit. Mais son regard dans le film en porte la trace.
Alpilles, je vous aime.
Et n’oubliez pas de marcher jusqu’au sommet, à la table d’orientation. Vous verrez le Vaccarès, la Méditerranée, le Mont Ventoux, le Palais des Papes, le Pont du Gard… Et si vous avez de la chance — la Corse et le Mont Blanc.
De l’étoile de Balthazar à la pierre de Taven — même rocher, même lumière, même mistral. Depuis 8 000 ans, les hommes regardent la même plaine depuis les Baux. Vous faites le même chemin.
Philippe Michelot
Mas des Figues · 2643 Vieux chemin d’Arles · Saint-Rémy-de-Provence
www.masdesfigues.com · www.saint-remy-de-provence.fr